RAO vs prospection : le piège dans lequel tombent beaucoup de commerciaux
- Christophe RASERA

- 9 févr.
- 14 min de lecture

Répondre à des AOs donne l'impression de "faire du commerce" : on travaille sur des dossiers, on envoie des propositions, on se sent occupé. Mais pour beaucoup de commerciaux, c'est surtout une manière d'éviter la prospection, plus exigeante et moins gratifiante à court terme. Comment repérer ce piège et en sortir ?
Dans la vie quotidienne d'un commercial en ESN, il existe deux grands types d'activités qui structurent son emploi du temps : répondre à des appels d'offres (AOs, RAO, RFP, consultations), et prospecter activement pour créer de nouvelles opportunités. Les deux ont légitimement leur place dans un équilibre commercial sain et performant.
Mais dans les faits, sur le terrain, beaucoup de commerciaux passent l'essentiel de leur temps sur les réponses aux AOs et quasiment plus aucun temps sur la prospection. Cette dérive ne résulte généralement pas d'une décision consciente de l'entreprise ou d'une stratégie délibérée. Elle s'installe progressivement, presque naturellement, parce que humainement, répondre à des AOs est tout simplement plus confortable que prospecter.
Ce confort apparent masque une réalité dangereuse : un pipeline qui se fragilise silencieusement, une dépendance croissante aux opportunités qui arrivent toutes seules, et une vulnérabilité commerciale qui finit par se révéler brutalement quand le marché se tend ou que les sources habituelles d'AOs se tarissent.
Pourquoi répondre à un AO est plus "facile" que prospecter
Pour comprendre pourquoi tant de commerciaux basculent progressivement vers un mode "RAO refuge", il faut d'abord reconnaître honnêtement les caractéristiques qui rendent cette activité psychologiquement plus confortable que la prospection.
Quand un commercial répond à un appel d'offres, plusieurs éléments créent une sensation de sécurité et de productivité. D'abord, la demande est déjà là, formulée par quelqu'un d'autre. Le commercial n'a pas à créer le besoin, à convaincre qu'il existe un problème à résoudre, à susciter l'intérêt. Tout cela est déjà fait. Il peut se concentrer sur la réponse, ce qui est infiniment moins anxiogène que de partir de zéro.
Ensuite, le cadre est entièrement défini par le client. Les attendus sont explicites, les délais sont clairs, les critères d'évaluation sont souvent précisés. Cette structure rassure. Le commercial sait exactement quoi livrer : un dossier formaté, un devis chiffré, une soutenance devant un jury. Il peut cocher des cases, valider des étapes, mesurer sa progression de manière très tangible.
Cette tangibilité crée une gratification immédiate puissante. À la fin de sa journée, le commercial peut se dire en toute bonne foi : "J'ai bien bossé, j'ai avancé sur deux AOs, j'ai finalisé une proposition, j'ai préparé une soutenance." Ce sentiment d'avoir été productif est parfaitement légitime. Le travail accompli est réel et nécessaire.
Enfin, et c'est peut-être le point le plus subtil, le commercial peut "se cacher" derrière le volume de travail généré par les AOs. Quand son agenda est saturé de réunions de cadrage, de rédactions de propositions, de soutenances à préparer, il a une excuse objective et socialement acceptable pour ne pas prospecter. "Je n'ai pas eu le temps, j'étais débordé par les AOs en cours." Personne ne peut vraiment lui reprocher d'avoir traité les dossiers que l'entreprise lui a confiés.
Ce n'est pas faux. Le commercial a effectivement travaillé. Mais si, pendant ce temps, il n'a parlé à aucun nouveau prospect, n'a créé aucune nouvelle opportunité par lui-même, c'est son pipeline futur qui se vide doucement, silencieusement, sans que personne ne s'en aperçoive vraiment sur le moment.
La prospection, elle, vient te chercher plus loin
La prospection est une activité radicalement différente sur le plan psychologique et émotionnel. Elle place le commercial dans une posture d'inconfort permanent qui explique pourquoi tant d'entre eux l'évitent inconsciemment.
Prospecter, c'est d'abord prendre le risque du non. Et pas un "non" poli et argumenté comme dans un AO perdu, mais des "non" directs, parfois secs, parfois même désagréables. "Ça ne m'intéresse pas." "Pas le temps." "Ne me rappelez pas." Ces refus, même quand on sait qu'ils font partie du jeu, restent difficiles à encaisser psychologiquement, surtout quand ils s'accumulent dans une même journée.
C'est aussi accepter de déranger. Contrairement à l'AO où le client a manifesté un besoin et attend des réponses, la prospection consiste à contacter des gens qui ne vous attendent pas, qui sont occupés, qui n'ont pas forcément conscience d'avoir un problème que vous pourriez résoudre. Cette dimension intrusive est inconfortable pour beaucoup de commerciaux, surtout ceux qui ont une sensibilité relationnelle développée.
La prospection signifie également aller vers des interlocuteurs qui n'ont aucune raison de vous écouter, qui ne vous connaissent pas, qui n'ont aucune obligation de vous accorder du temps. Il faut mériter leur attention, la gagner en quelques secondes, prouver sa valeur ajoutée avant même d'avoir pu vraiment expliquer ce qu'on fait. C'est épuisant et anxiogène.
Enfin, prospecter c'est gérer son propre inconfort face à l'incertitude. Contrairement aux AOs où les étapes sont balisées, la prospection est un terrain flou où il faut improviser, s'adapter en temps réel, accepter que beaucoup d'efforts ne débouchent sur rien de concret pendant des semaines, voire des mois.
À court terme, la prospection offre très peu de gratifications. Le commercial voit moins de "résultats visibles" dans son CRM. Il encaisse plus de refus que de victoires. Il a parfois l'impression de "tourner dans le vide", de multiplier les appels et les messages sans retour tangible. Cette absence de feedback positif immédiat est démotivante.
C'est parfaitement normal que le cerveau humain préfère l'AO à la prospection. Le cerveau est câblé pour minimiser l'inconfort et maximiser les récompenses immédiates. Il choisit naturellement l'activité qui donne le plus rapidement l'impression d'être utile, efficace, productif. Ce n'est pas une faiblesse morale, c'est un mécanisme psychologique universel.
Le piège : se sentir "très occupé", mais vulnérable
Le problème survient quand un commercial organise progressivement tout son agenda autour des réponses aux appels d'offres, créant une illusion de performance qui masque une fragilité commerciale croissante.
Quand un commercial cale son emploi du temps principalement sur les AOs, plusieurs phénomènes se produisent simultanément. Son temps est effectivement rempli, ses journées sont objectivement denses, son agenda affiche des réunions en cascade. Il peut montrer des preuves tangibles de son activité : des emails envoyés, des documents rédigés, des soutenances passées, des devis transmis. Sur le papier, devant son manager, face à ses collègues, il est irréprochable. Personne ne peut lui reprocher de ne pas travailler.
Cette façade d'activité intense crée même une forme de reconnaissance sociale. Le commercial apparaît comme quelqu'un de sérieux, d'impliqué, qui se bat sur les dossiers importants. Il participe activement aux rituels commerciaux visibles : les réunions de cadrage, les soutenances, les négociations finales. Il est dans l'action, dans le concret, dans le mesurable.
Le problème, c'est précisément ce qui ne se voit pas, ce qui ne se mesure pas facilement, ce qui s'érode silencieusement pendant que l'attention de tous est concentrée sur les AOs en cours.
Il y a d'abord moins de nouvelles entrées dans le pipeline. Les opportunités qui alimenteront le chiffre d'affaires dans six mois, dans un an, ne sont tout simplement pas créées. Le flux se tarit progressivement sans que personne ne tire la sonnette d'alarme parce que les AOs actuels donnent l'impression que tout va bien.
Il y a aussi moins de contacts créés et entretenus. Le réseau du commercial stagne ou se réduit. Les relations construites il y a quelques années continuent de générer quelques opportunités par inertie, mais aucune nouvelle relation n'est cultivée pour prendre le relais quand ces sources historiques s'épuiseront.
Le commercial travaille également moins de comptes en profondeur. Il répond à des sollicitations ponctuelles, mais ne construit pas de stratégies de farming sur des comptes stratégiques. Il ne plante pas les graines qui produiront des récoltes futures. Il consomme le capital relationnel existant sans le renouveler.
Enfin, et c'est peut-être le plus dangereux, il développe une dépendance croissante aux opportunités qui arrivent toutes seules, sans effort de sa part. Il s'habitue à ce que les AOs tombent sur son bureau, que les plateformes de consultation lui envoient des dossiers, que son directeur commercial lui transmette des leads. Cette dépendance le rend vulnérable à tout changement de dynamique de marché.
C'est comme courir de dossier en dossier, d'urgence en urgence, sans jamais prendre le temps de poser les bases de demain. L'activisme remplace la stratégie, le court terme dévore le long terme, et la vulnérabilité s'accumule dans l'ombre.
Comment repérer que tu es tombé dans le mode "RAO refuge"
Il existe quelques signes révélateurs qui permettent de diagnostiquer rapidement si un commercial a basculé dans ce mode "RAO refuge" où les appels d'offres servent inconsciemment à éviter l'inconfort de la prospection.
Premier indicateur : ton CRM montre très peu de nouvelles opportunités créées directement par toi, issues de ton initiative personnelle. Si la quasi-totalité de tes opportunités proviennent d'AOs transmis par le marketing, de leads générés par l'inbound, ou d'opportunités historiques qui se renouvellent, c'est un signal d'alerte majeur. Tu n'es plus dans une démarche de création de valeur commerciale, tu es dans une démarche de traitement d'opportunités existantes.
Deuxième signal : tu peux facilement lister tous les AOs en cours, leur état d'avancement, leurs enjeux, leurs deadlines, mais tu serais incapable de citer dix prospects que tu travailles activement depuis plusieurs mois sans qu'il n'y ait encore d'AO formalisé. Si ton activité commerciale se limite à ce qui est déjà structuré en consultation officielle, tu n'es plus dans la construction de ton pipeline futur.
Troisième symptôme comportemental : quand tu as deux heures qui se libèrent dans ton agenda de manière inattendue, ton réflexe automatique est de "avancer sur un doc", de peaufiner une proposition, de préparer une soutenance. Tu ne penses jamais spontanément à utiliser ce temps pour passer des appels de prospection, relancer des contacts dormants, ou préparer une approche sur un nouveau compte.
Quatrième marqueur temporel : tu dis régulièrement, et peut-être même tu le penses sincèrement : "Je ferai de la prospection quand ce dossier sera terminé." Cette phrase révèle que la prospection est devenue une activité résiduelle, quelque chose qu'on fait "si on a le temps", après avoir traité les priorités urgentes et visibles. Le problème fondamental, c'est qu'il y a toujours un dossier. Il y aura toujours un AO en cours, une soutenance à préparer, une proposition à finaliser. Si la prospection est conditionnée à l'absence de dossiers urgents, elle ne sera tout simplement jamais faite.
Ces signes ne mentent pas. Ils révèlent une dérive progressive vers un mode commercial réactif, dépendant des sollicitations externes, vulnérable à toute baisse de la dynamique de marché.
Ce que tu risques en laissant la prospection de côté
À court terme, il est tout à fait possible de s'en sortir en se concentrant exclusivement sur les réponses aux appels d'offres, surtout si le marché est dynamique et que les opportunités arrivent naturellement en volume suffisant. Cette période peut même donner l'illusion d'une stratégie gagnante : "Pourquoi perdre du temps à prospecter quand je suis déjà submergé d'AOs ?"
Mais à moyen terme, les conséquences de cette négligence de la prospection commencent à se manifester de manière insidieuse mais inexorable.
Le pipeline se fragilise structurellement. Les opportunités actuelles avancent, certaines se concrétisent, d'autres échouent, mais rien ne vient nourrir le flux pour les trimestres suivants. Le réservoir d'opportunités en cours de maturation se vide progressivement.
Quand le commercial s'en rend compte, il est souvent trop tard pour compenser rapidement : la prospection demande du temps avant de produire des résultats tangibles.
Le commercial bascule également dans une posture subie. Au lieu de créer ses opportunités, de choisir ses combats, de cibler les comptes qu'il veut développer, il devient dépendant des opportunités qui lui arrivent. Il perd son pouvoir d'initiative. Il ne pilote plus son activité, il la subit. Cette perte d'autonomie est frustrante et démotivante, même si elle n'est pas toujours consciente.
Une dépendance dangereuse se développe également vis-à-vis de quelques clients historiques ou de certaines plateformes de consultation. Si ces sources se tarissent, si un client clé change de stratégie, si une plateforme modifie ses règles, le commercial se retrouve brutalement démuni. Il n'a pas de plan B, pas de diversification, pas de relations alternatives à activer rapidement.
Le commercial perd aussi sa "réserve de discussions" en cours. Un bon commercial entretient en permanence un vivier de conversations avec des prospects qui ne sont pas encore mûrs, des comptes qu'il travaille patiemment, des relations qu'il cultive sans retour immédiat. Cette réserve constitue un matelas de sécurité. Quand on a besoin de résultats rapidement, on peut accélérer certaines de ces discussions. Sans cette réserve, on part de zéro à chaque fois.
C'est souvent à ce moment-là, quand les conséquences deviennent visibles, qu'on entend les commerciaux dire : "Le marché est plus dur qu'avant." "Les clients sont plus exigeants." "La concurrence est plus agressive." Ces affirmations peuvent être partiellement vraies, mais elles masquent souvent une réalité plus inconfortable : ce n'est pas nécessairement le marché qui a changé, c'est le retard accumulé en prospection qui rattrape le commercial. La difficulté ressentie n'est pas externe, elle est la conséquence directe de choix d'allocation du temps faits des mois auparavant.
Reprendre la main : ce que tu peux faire en tant que commercial
La bonne nouvelle, c'est qu'il est possible de sortir de ce piège, même quand on est déjà pris dedans. L'idée n'est évidemment pas de stopper brutalement les réponses aux appels d'offres, qui restent une composante importante de l'activité commerciale. L'objectif est de reprendre progressivement le pouvoir sur son temps et de rééquilibrer l'allocation entre AOs et prospection.
1. Te dire la vérité
La première étape, la plus importante et souvent la plus difficile, consiste à se poser la question honnêtement, sans filtre, sans justification : "Est-ce que je me cache derrière les AOs pour éviter l'inconfort de la prospection ?"
Cette question peut sembler brutale, mais elle est libératrice. Si la réponse est "parfois, oui" ou même "souvent, oui", ce n'est pas un aveu d'incompétence. Tu n'es pas "nul" en commercial. Tu es juste humain. Tu réagis comme des milliers d'autres commerciaux qui privilégient naturellement les activités confortables et gratifiantes à court terme au détriment d'activités inconfortables mais stratégiques à long terme.
Reconnaître cette réalité sans se juger est le point de départ indispensable. Tant qu'on se raconte que "je n'ai vraiment pas le temps de prospecter à cause des AOs", on reste prisonnier du système. Quand on accepte que "je choisis inconsciemment de privilégier les AOs parce que c'est moins anxiogène", on reprend du pouvoir sur la situation.
2. Bloquer des plages intouchables
Une fois la lucidité installée, il faut créer des contraintes structurelles qui protègent la prospection de l'invasion permanente des AOs. La clé est de bloquer dans l'agenda des plages de temps dédiées exclusivement à la prospection, et de les rendre aussi intouchables qu'un rendez-vous client important.
Par exemple, chaque matin de 9h à 10h, ou trois créneaux d'une heure par semaine, réservés uniquement à la prospection. Pendant ces plages, tu ne traites pas d'AOs, tu ne réponds pas aux sollicitations internes, tu ne te laisses pas distraire par les urgences apparentes. Tu prospectes. Point.
Ces plages peuvent être consacrées à différentes activités de prospection : passer des appels de découverte, relancer des contacts qui n'ont pas répondu, envoyer des messages ciblés à de nouveaux prospects, préparer des rendez-vous, faire de la recherche sur des comptes stratégiques.
Le principe fondamental est que les AOs doivent s'organiser autour de ces plages de prospection, et non l'inverse. La prospection ne doit plus être l'activité qu'on fait "s'il reste du temps", mais une priorité structurelle aussi légitime que la préparation d'une soutenance.
3. Te fixer des objectifs de prospection réalistes
Pour que ce temps de prospection soit vraiment productif et ne devienne pas une source de frustration supplémentaire, il faut se fixer des objectifs mesurables, mais surtout réalistes et tenables dans la durée.
L'erreur serait de se dire : "À partir de maintenant, je vais prospecter comme un fou, multiplier les appels, être hyper-agressif." Ce genre de résolutions extrêmes ne tient jamais. Elles génèrent une pression excessive, un épuisement rapide, et un abandon inévitable après quelques jours ou quelques semaines.
Il vaut infiniment mieux se fixer des objectifs modestes mais tenables : X nouveaux contacts qualifiés à créer par semaine, X relances de prospects dormants à effectuer, X comptes stratégiques à travailler activement. Ces objectifs doivent être suffisamment bas pour être atteignables même les semaines chargées, mais suffisamment contraignants pour créer une régularité qui reconstruit progressivement le pipeline.
La clé n'est pas l'intensité ponctuelle, c'est la constance dans la durée. Un commercial qui crée cinq nouveaux contacts qualifiés chaque semaine pendant six mois reconstruit un pipeline infiniment plus solide qu'un commercial qui fait une grosse action de prospection intensive pendant deux semaines puis plus rien pendant trois mois.
4. En parler avec ton manager
Enfin, et ce point est souvent négligé par peur d'être mal perçu, il est extrêmement bénéfique d'avoir une conversation transparente avec son manager sur ce sujet.
Cette conversation peut ressembler à ceci : "Aujourd'hui, je réalise que je passe trop de temps sur les réponses aux AOs et pas assez sur la prospection active. J'aimerais qu'on structure ensemble des plages dédiées dans mon agenda, et qu'on regarde mon pipeline différemment, en valorisant aussi les efforts de prospection et pas seulement les AOs traités."
Contrairement à ce qu'on pourrait craindre, cette démarche n'est pas perçue comme une faiblesse par un bon manager. C'est au contraire une marque de maturité professionnelle. Cela montre une capacité de recul, une lucidité sur ses propres mécanismes, et une volonté proactive d'améliorer sa performance à long terme.
Un manager compétent appréciera cette transparence et pourra jouer un rôle déterminant pour aider le commercial à tenir ses engagements de prospection, notamment en le protégeant de certaines sollicitations internes et en valorisant explicitement les efforts de construction du pipeline futur.
Rôle du manager : encourager la prospection, pas seulement mesurer les résultats
Du côté du management, il existe aussi un risque majeur qui contribue à renforcer le piège du "RAO refuge". Ce risque consiste à ne regarder que le chiffre d'affaires réalisé et les AOs gagnés, en valorisant uniquement ce qui "tombe" de manière tangible et immédiate.
Quand un manager ne mesure et ne félicite que les deals signés, les AOs remportés, le chiffre facturé, il envoie un signal implicite mais puissant à son équipe : ce qui compte, c'est le résultat visible à court terme. Dans ce contexte, les commerciaux comprennent rapidement qu'il vaut mieux investir leur énergie sur des AOs qui peuvent aboutir ce trimestre plutôt que sur de la prospection dont les fruits ne seront visibles que dans six mois ou un an.
Le manager oublie alors d'encourager et de valoriser l'effort de prospection, qui est par nature moins spectaculaire, moins immédiatement mesurable, et qui demande de la patience avant de produire des résultats tangibles.
Un manager peut contribuer à sortir ses commerciaux de ce piège en adoptant plusieurs pratiques concrètes.
D'abord, en reconnaissant explicitement le travail de fond. Valoriser un commercial qui a initié dix conversations qualitatives avec de nouveaux prospects ce mois-ci, même si aucune n'a encore débouché sur un AO formel. Célébrer les efforts de construction du pipeline futur, pas seulement la consommation du pipeline actuel.
Ensuite, en aidant à prioriser les AOs. Tous les appels d'offres ne méritent pas le même investissement. Certains sont stratégiques, d'autres sont des opportunités faibles qu'il vaut mieux traiter rapidement ou même refuser pour libérer du temps pour la prospection. Le manager peut aider ses commerciaux à faire ce tri lucide.
Le manager peut également jouer un rôle de protection en blindant certaines plages dans l'agenda de ses commerciaux, en leur donnant explicitement le droit de refuser des sollicitations internes pendant leurs créneaux de prospection.
Il peut aussi participer concrètement à quelques rendez-vous de prospection clés, notamment sur des comptes stratégiques, pour montrer que la prospection n'est pas une activité secondaire mais une priorité managériale.
Enfin, il peut donner du feedback régulier et bienveillant sur les approches de prospection, aider à affiner les messages, à améliorer les techniques, à capitaliser sur ce qui fonctionne. Ce coaching actif transforme la prospection d'une corvée solitaire en un projet d'équipe soutenu.
En résumé
Répondre à des appels d'offres fait indéniablement partie du métier de commercial en ESN. Personne ne conteste l'importance de traiter sérieusement les consultations clients, de produire des propositions de qualité, de se battre pour remporter les dossiers stratégiques. Les AOs sont une composante légitime et nécessaire de l'activité commerciale.
Mais quand répondre à des AOs devient un refuge psychologique pour éviter l'inconfort de la prospection, quand les réponses aux consultations occupent tout l'espace disponible au détriment de la création proactive d'opportunités, c'est le pipeline futur qui se fragilise dangereusement. Et cette fragilité ne se révèle souvent que plusieurs mois après, quand il est trop tard pour compenser rapidement.
La question centrale n'est donc pas : "AO ou prospection ?" Ces deux activités ne sont pas en concurrence, elles sont complémentaires. La vraie question est : "Comment je fais pour que les AOs ne mangent pas tout l'espace de la prospection ?" Comment je protège le temps nécessaire à la construction de mon pipeline futur malgré la pression permanente des urgences à court terme ?
Reprendre le contrôle sur cet équilibre, c'est une manière très concrète de reprendre le contrôle sur sa performance commerciale à moyen et long terme. C'est passer d'une logique réactive où on subit les opportunités à une logique proactive où on crée son propre destin commercial. C'est transformer l'activisme apparent en efficacité réelle.
Cette transformation demande de la lucidité, du courage pour affronter ses propres mécanismes de fuite, et de la discipline pour tenir dans la durée des engagements qui ne produisent pas de gratification immédiate. Mais c'est précisément ce qui différencie les commerciaux qui subissent leur marché de ceux qui le construisent.
EKLA aide les équipes commerciales à retrouver un équilibre sain entre réponse aux AOs et prospection active, et à construire des routines de prospection tenables dans le temps qui sécurisent durablement leur pipeline.




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